Winterreise

Mon histoire avec le Voyage d’Hiver de Schubert a été spéciale dès le premier jour. La première fois que j’en ai entendu parler était lors d’un cours d’analyse, quand j’avais quinze ans ; le professeur nous faisait écouter le premier lied du cycle -Gute Nacht- pour nous montrer un exemple de majorisation. Cette technique de modulation, qui est une des marques de fabrique de Schubert, m’a tellement plu et marqué, que dès le lendemain je me rendais à la médiathèque du conservatoire de Boulogne pour en emprunter un exemplaire. Là, j’y trouvais un enregistrement avec Dietrich Fischer-Dieskau, et aussi une curieuse version du Schwanangesang, une triple transcription Schubert-Liszt-Dillon, pour alto et piano. Depuis ce jour, j’ai toujours rêvé de jouer le Winterreise, à la manière de cette transcription que j’avais entendu.

Le propre de cette transcription, le fait qu’elle fonctionne et est convaincante, c’est parce qu’elle est le fruit du travail de trois artistes qui ont chacun apporté leur pierre à sa réalisation. La transcription de Liszt enrichit la partie de piano, au point de la rendre terriblement difficile, et y ajoute même la partie chantée. Le résultat est tellement éloquent que la perte du texte devient secondaire. Dillon, quant à lui, garde la partie d’accompagnement que Liszt a arrangé, mais en extrait la partie vocale pour la donner à l’alto. Remettre du texte ou la partie originale sur cet enrichissement de l’accompagnement n’aurait pas eu beaucoup de sens, et l’alto s’avère être un merveilleux substitut à la voix dans ce cas.

Je ne pouvais pas simplement prendre la partie chantée du Winterreise pour la jouer à l’alto, en gardant tout le reste identique, car rien n’aurait réparé la perte du texte. C’est pour cela que j’ai choisi de transcrire l’ensemble pour alto et harpe, avec récitant. Dans ma version, le récitant déclame un poème, et les instruments jouent ensuite la musique qui y est associée, afin de conserver les trames narratives et dramatiques.

Quel meilleur instrument que l’alto pour souligner l’expressivité de ces textes ? L’alto dispose de graves sonores, de médiums riches, et d’aigus généreux et mélancoliques, qui en font une voix humaine à part entière, capable d’imiter et de sublimer jusqu’aux sentiments les plus profonds.  Le timbre de la harpe, léger et doux, ou pénétrant et grave, se fond parfaitement avec celui de l’alto. De plus, les registres de couleur et de sonorités de la harpe sont encore plus vastes que ceux d’un piano : le harpiste a une influence sur plus de paramètres que le pianiste pour la conception du son. Ainsi, grâce à sa richesse mélodique et harmonique exceptionnelle, elle transforme la nature, qu’elle incarne, en un miroir de l’âme du voyageur, lui créant un environnement triste et glacial, où rares sont les étapes heureuses.

Ensemble, l’alto et la harpe progressent sur le chemin du Wanderer. La partie écrite pour voix par Schubert circule entre les protagonistes : dès le deuxième lied, l’alto se mêle au sifflement furieux de la girouette, tandis que la harpe reprend la plainte de l’homme qui fuit. Ainsi, chant et accompagnement ne sont plus simplement complémentaires, ils se confondent, et psalmodient d’une seule et même voix les tourments du voyageur.

Un enregistrement live de cette transcription est disponible à l’écoute sur le site internet du e-label Les Belles Ecouteuses avec Pauline Haas et Maxime Pacaud. L’enregistrement a été réalisé en janvier 2011 espace Maurice Fleuret au CNSMDP.